Au Bonheur des Poètes

Jean Cocteau, Max Jacob, Paul Eluard, André de Richaud, Jean Follain, Georges Hugnet, Henri Michaux, Maurice Carême, Paul Valéry, Charles Baudelaire, Jules Laforgue, Stéphane Mallarmé…Louise Labé, les romantiques allemands… L’œuvre mélodique de Henri Sauguet est une manière d’anthologie de tous les poètes qu’il aime, les contemporains et les éternels, les couronnés et les sans public, les officiels et les maudits, les populaires et les confidentiels, les savants et les naïfs, les amis et les inconnus. 

Oui bonheur des poètes, avec un musicien qui jamais ne confond texte et prétexte, et qui prend le poème dans sa plénitude, sens et son, mots et syntaxe, images et correspondances, contour et couleur, cri et écho, choses dites et choses tues, expression et arcanes, comme si un parfait traducteur de l’ombre éclairait le compositeur.
C’est parce qu’il aime un poème que le désir de lui donner des ailes naît chez Sauguet. C’est parce qu’il aime sans réserve, sans volonté de possessive domination, sans tentative de détournement, qu’il accepte simplement les alchimies de la fécondation et que la mélodie coule de source.  

«Qui donc a ri dans le soir qui s’offense ?
On a chanté. Ce doit être les menuisiers.
Ô vie ! ô mort ! Ô mystérieuse terre
Que caches-tu, que révèlent les soirs.
De quels trésors es-tu la trésorière ?
Ô vie ! ô mort ! Où sont tes réservoirs…»
 
Dans ce « Jardin mystérieux » des Pénitents en maillot roses, tout Max Jacob est là, tout Henri Sauguet est là. Et le rapport unique qui les lie.
Et quelque chose qui leur échappe et nous frappe en plein cœur de l’âme. 
Raphaël Cluzel
 
Henri Sauguet a quatre-vingts ans. Il avoue à la télévision : «je vois la vie qui vient comme une vie qui s’en va …» Mais à la moindre sollicitation, il est toujours prêt à répondre avec l’enthousiasme et la spontanéité de sa jeunesse, et quand Jean-Michel Damase lui annonce son intention de reprendre avec le violoniste Michel Chauveton une sonate de 1924, le compositeur proteste et propose de leur écrire une sonate. Il la compose pendant l’été, et elle sera créée par les deux virtuoses à la salle Gaveau le 22 octobre 1981.
Dix ans plus tard, deux jeunes interprètes obtiennent le deuxième prix du concours de Musique de chambre, avec cette œuvre qu’ils abordent avec toute l’intériorité, le mystère que cette manière de conversation entre les deux instruments requiert. Conversation qu’Henri Sauguet a voulu totalement libre, sans mouvements, sans cesse en mouvement.
Comment ne pas se laisser envahir, “à l’heure où le jour se fond en tendre lueur diffuse”, par la mélancolie d’un crépuscule qui n’est pas seulement de la fin du jour, quand la longue plainte finale se fait murmure, poème, prière, et se fait brusquement, avec la terrible douceur d’une lampe à huile qui s’éteint.
1945 avait été l’année du triomphe des Forains, qui devaient rendre Henri Sauguet populaire dans le monde entier. 1946 l’année de la musique de Farrebique, ode aux quatre saisons, qui allait devenir cette symphonie Allégorique, qui chante les plaisirs et les jours de la vie champêtre. Ce Trio semble procéder des deux tendances gémellaires, le mouvement de la vie, le vif-argent et la contemplation.
L’œuvre, créée en 1947 par le trio René Daraux, à été écrite à Coutras, dans la maison des champs-maison des chants du compositeur, où sont nées bien des partitions de sa musique de chambre. La vie est là, simple et tranquille. D’où ces indications délibérément bucoliques et champêtres et peu orthodoxes des mouvements : un Andantino teinté de « pastorale », un « Vivo et rustico » né de la fantaisie de l’auteur, mais qui dit bien ce qu’il veut donner à entendre. Le Choral varié final, surprenant comme la liberté, fait du basson une manière d’orgue profane qui module ses variations autour de l’instrument chanteur.
Le trio Deols en rend toutes les nuances avec une fraîcheur juvénile, qui n’est pas, tant s’en faut, le contraire de la maturité.
 
Dans ma cervelle se promène
Ainsi qu’en son appartement,
Un beau chat fort doux et charmant.
Quand il miaule on l’entend à peine,
Tant son timbre est tendre et discret;
Mais que sa voix s’appaise ou gronde,
Elle est toujours riche et profonde:
C’est là son charme et son secret.
Cette voix, qui perle et filtre
Dans mon fond le plus ténébreux
Me remplit comme un verre ombreux
Et me réjouit comme un philtre.
Elle endort les plus cruels maux
Et contient tous les extases,
Pour dire les plus longues phrases,
Elle n’a pas besoin de mots.
Non, il n’est pas d’archet qui morde
Sur mon coeur, parfait instrument,
Et fasse plus royalement,
Chanter sa vibrante corde.
Que ta voix, chat mystérieux,
Chat séraphique, chat étrange,
En qui tout est comme en un ange,
Aussi subtil qu’harmonieux!